Alors que les appels au boycott académique des institutions israéliennes se multiplient dans les universités européennes et nord-américaines depuis le déclenchement du conflit à Gaza en octobre 2023, trois chercheurs de l'Université de Tel-Aviv viennent d'être distingués par Clarivate dans son édition 2025 des scientifiques les plus influents au monde. Le Prof. Itay Mayrose, le Prof. Zamir Halpern et le Dr. Niv Zmora rejoignent le cercle très fermé du top 1% des chercheurs les plus cités à l'échelle planétaire. Cette reconnaissance internationale intervient dans un contexte de tension inédite entre excellence scientifique israélienne et isolement diplomatique croissant — une contradiction qui mérite d'être analysée en profondeur.
Une tradition d'excellence ancrée dans l'histoire du pays
Israël entretient depuis sa fondation en 1948 un rapport particulier avec la science et la recherche. Dans un environnement régional hostile, la connaissance a très tôt été érigée en pilier stratégique de la survie nationale. L'Université hébraïque de Jérusalem, fondée en 1925 — soit 23 ans avant la création de l'État —, symbolise cette priorité accordée au savoir comme fondement de la nation. Aujourd'hui, Israël consacre environ 5,4% de son PIB à la recherche et au développement, ce qui en fait l'un des pays les plus investisseurs au monde dans ce domaine, loin devant la moyenne de l'OCDE qui s'établit autour de 2,7%.
Cette culture de l'innovation ne se limite pas aux startups technologiques de Tel-Aviv. Elle irrigue profondément le système académique, avec des institutions comme le Weizmann Institute of Science, le Technion de Haïfa ou l'Université Ben Gourion du Néguev, toutes régulièrement présentes dans les classements mondiaux. La distinction obtenue par les trois chercheurs de Tel-Aviv dans la liste Clarivate s'inscrit donc dans une trajectoire longue, fruit de décennies d'investissement public et privé dans la recherche fondamentale.
Les implications stratégiques d'une reconnaissance mondiale
La liste Clarivate Highly Cited Researchers est bien plus qu'un palmarès honorifique. Elle est devenue un indicateur de référence utilisé par les grands classements universitaires — notamment le QS World University Rankings et le Times Higher Education — pour pondérer la qualité de la production scientifique d'un établissement. Figurer dans cette liste influe directement sur la capacité d'une université à attirer des financements internationaux, des partenariats industriels et des talents étrangers.
Pour l'Université de Tel-Aviv, cette distinction arrive à un moment critique. Depuis 2023, plusieurs universités européennes — dont des institutions britanniques, irlandaises et belges — ont suspendu ou réduit leurs partenariats académiques avec des établissements israéliens. L'Université de Turin en Italie, l'University College de Cork en Irlande, ou encore certains départements de l'Université de Bristol ont fait part de décisions similaires. Dans ce contexte, la validation scientifique par une entité tierce comme Clarivate — société détenue par des investisseurs américains et britanniques — constitue un contre-argument puissant à la narrativisation politique du boycott.
Sur le plan économique, les retombées sont également significatives. Israël exporte massivement de la propriété intellectuelle : en 2023, les licences de brevets et transferts technologiques issus des universités israéliennes ont généré plusieurs centaines de millions de dollars de revenus. Des sociétés comme Given Imaging (capsule endoscopique), née du Weizmann Institute, ou des spin-offs issues du Technion dans les domaines de l'IA médicale et de la cybersécurité, illustrent la chaîne de valeur directe entre recherche académique et économie réelle.
Perspectives franco-israéliennes : entre coopération scientifique et pressions politiques
La France entretient avec Israël une relation scientifique ancienne et dense. Le CNRS, le CEA et l'INSERM maintiennent des accords bilatéraux actifs avec plusieurs universités israéliennes. En 2022, les deux pays avaient renforcé leur coopération en biomédecine et en sciences du climat dans le cadre d'accords intergouvernementaux. Les travaux du Prof. Zamir Halpern et du Dr. Niv Zmora en biologie moléculaire et génétique — deux domaines où la France investit massivement via son plan France 2030 — sont directement pertinents pour des collaborations futures.
Pourtant, la pression politique complique la donne. En France, des collectifs universitaires ont demandé la suspension de certains accords de coopération avec des institutions israéliennes. Si aucune université française majeure n'a officiellement rompu de partenariat à ce stade, le débat interne est vif, notamment dans les sciences humaines et sociales. La distinction Clarivate, qui concerne ici les sciences dures et le biomédical, pourrait paradoxalement protéger ces collaborations en les ancrant dans une légitimité scientifique difficilement contestable.
Chiffres clés et points de repère
- 5,4% du PIB consacré à la R&D en Israël, contre 2,7% en moyenne dans l'OCDE et environ 2,2% en France
- 258 chercheurs de l'Académie chinoise des sciences dans la liste Clarivate 2025, soit le premier établissement mondial — devant Harvard (170) et Stanford (141)
- 11 ans de publications analysées par Clarivate pour établir son classement, garantissant la solidité statistique de la sélection
- Top 1% mondial : critère retenu par Clarivate, sur une base de millions de chercheurs actifs dans le monde
- 9 Prix Nobel ont été décernés à des chercheurs israéliens ou d'origine israélienne depuis 2002, dont 4 en chimie
- Plus de 6 000 startups actives en Israël en 2024, dont une part significative issues de spin-offs académiques
Sources et contexte : les acteurs clés à suivre
- Clarivate Analytics : société américano-britannique issue de Thomson Reuters, éditrice du Web of Science et du classement Highly Cited Researchers, référence mondiale en analyse bibliométrique
- Université de Tel-Aviv (TAU) : première université israélienne en termes de volume de recherche, avec plus de 30 000 étudiants et une forte présence dans les partenariats industriels internationaux
- Prof. Eran Segal (Weizmann Institute) : figure emblématique de la recherche israélienne en microbiome et nutrition personnalisée, dont les travaux sont régulièrement cités aux côtés de ceux du Prof. Halpern dans le domaine de la médecine intestinale
- Israel Science Foundation (ISF) : principal organisme public de financement de la recherche fondamentale en Israël, avec un budget annuel d'environ 250 millions de shekels
- HUJI Tech (Hebrew University of Jerusalem Technology Transfer) : modèle de valorisation académique ayant généré des milliards de dollars de revenus cumulés, notamment via la licence de la capsule endoscopique et de médicaments oncologiques
Conclusion
La présence de trois chercheurs de l'Université de Tel-Aviv dans le top 1% mondial Clarivate 2025 n'est pas un fait divers académique : c'est le symptôme d'un système scientifique qui résiste, se réinvente et continue de rayonner malgré un contexte géopolitique sans précédent. Dans un monde où la science est de plus en plus instrumentalisée politiquement, cette distinction rappelle que l'excellence ne se décrète pas par déclaration militante — elle se mesure dans les laboratoires, sur des décennies de travail. Pour la France et ses institutions académiques, l'enjeu est désormais clair : maintenir des ponts scientifiques avec Israël, c'est aussi préserver leur propre capacité d'innovation dans des domaines — biomédical, génétique, IA — où les chercheurs israéliens figurent parmi les meilleurs du monde.
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