Dans un Moyen-Orient en feu et une économie mondiale sous pression énergétique, Israël présente un paradoxe saisissant : celui d'un État en guerre qui résiste mieux que la plupart des nations en temps de paix aux turbulences des marchés de l'énergie. Alors que l'Iran resserre son emprise sur le détroit d'Ormuz — par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial — et que les prix du brut s'envolent, l'État hébreu navigue dans des eaux comparativement calmes. Cette résilience n'est pas le fruit du hasard, mais d'une stratégie énergétique construite patiemment depuis les années 2010, à coups de milliards d'investissements dans l'exploitation du gaz offshore méditerranéen. Comprendre ce modèle, c'est aussi mesurer les leçons que d'autres nations, dont la France, pourraient en tirer.
Une décennie de transformation énergétique : les racines d'une indépendance
L'histoire de la souveraineté énergétique israélienne commence en 2009-2010, avec la découverte successive des gisements de Tamar et Leviathan par le groupe américain Noble Energy (aujourd'hui intégré à Chevron) en partenariat avec Delek Drilling, la filiale énergie du conglomérat israélien Delek Group. Ces deux gisements sous-marins, auxquels s'ajoute Karish, exploité par la société grecque Energean, ont littéralement bouleversé la carte énergétique régionale.
Avant ces découvertes, Israël importait plus de 40 % de son gaz naturel d'Égypte via un gazoduc souvent perturbé par des attentats et des tensions politiques. La coupure définitive de cet approvisionnement en 2012, après la révolution du Printemps arabe, aurait pu plonger le pays dans une crise profonde. Elle a au contraire accéléré la mise en exploitation des gisements offshore. En moins de dix ans, Israël est passé du statut d'importateur à celui d'exportateur net de gaz naturel — une transformation énergétique sans équivalent à une telle échelle et dans un tel délai.
Cette trajectoire s'inscrit dans une tendance de fond : la weaponization de l'énergie, c'est-à-dire son utilisation comme levier géopolitique. La Russie l'a démontré avec l'Europe en 2022, l'Iran le démontre aujourd'hui avec le détroit d'Ormuz. Face à ces dynamiques, les nations qui ont investi dans leur autonomie énergétique sortent structurellement renforcées des crises.
Anatomie d'une résilience : les chiffres d'une économie de guerre qui tient
La clé de voûte du dispositif israélien est le gisement de Tamar, situé à environ 90 kilomètres au large de Haïfa, à une profondeur de 1 700 mètres. Avec une capacité de production annuelle d'environ 11 milliards de mètres cubes, il couvre à lui seul la quasi-totalité de la consommation intérieure israélienne, estimée entre 12 et 13 milliards de mètres cubes. Sa position géographique, plus éloignée de la frontière maritime libanaise que Leviathan ou Karish, lui confère aussi un avantage tactique décisif : le risque de frappes de missiles y est significativement réduit.
La suspension préventive de Leviathan et Karish au début du conflit a certes réduit les exportations vers l'Égypte et la Jordanie — partenaires à qui Israël vendait jusqu'à 7 milliards de mètres cubes par an, générant des revenus estimés à plusieurs centaines de millions de dollars annuels — mais elle n'a pas fragilisé l'approvisionnement domestique. Pour compenser le déficit de production, les centrales au charbon israéliennes, pourtant en cours de conversion au gaz dans le cadre d'objectifs climatiques, ont été remises à plein régime. Ce pragmatisme énergétique de guerre — mettre en pause la transition écologique pour garantir la sécurité d'approvisionnement — rappelle les choix similaires opérés par l'Allemagne en 2022, lorsque Berlin avait rouvert plusieurs centrales à charbon face à l'embargo gazier russe.
Sur le plan macroéconomique, la résilience énergétique contribue à limiter l'inflation importée. Alors que la flambée des prix du pétrole pèse sur les économies européennes — la France a vu ses factures énergétiques industrielles bondir de 15 à 25 % selon les secteurs depuis le début du conflit — Israël bénéficie d'un effet tampon notable. Le shekel subit néanmoins des pressions liées à l'incertitude géopolitique globale, et le PIB israélien, estimé à 525 milliards de dollars en 2024 selon le FMI, devrait enregistrer une croissance ralentie mais positive, autour de 2 à 3 %, là où certains économistes anticipaient une récession de guerre.
Perspectives France-Israël et impact international : des leçons à tirer
La situation israélienne interpelle directement les partenaires européens, et notamment la France. Paris, qui importe encore plus de 70 % de son gaz naturel (principalement de Norvège, d'Algérie et via GNL américain), reste exposée aux chocs externes. Le modèle israélien — diversification géographique des sources d'approvisionnement, investissement massif dans l'exploitation de ressources domestiques, maintien d'une capacité de production d'urgence — constitue un référentiel pertinent pour les stratèges énergétiques européens.
Par ailleurs, la crise actuelle relance les discussions autour du gazoduc EastMed, projet visant à relier les gisements offshore d'Israël et de Chypre à la Grèce et à l'Italie, et potentiellement à la France. Ce projet, abandonné en 2022 sous pression américaine pour des raisons géopolitiques liées à la Turquie, retrouve une pertinence stratégique évidente. Si des négociations venaient à reprendre, la France pourrait y trouver un intérêt majeur, réduisant sa dépendance vis-à-vis de l'Algérie dont les relations avec Paris restent complexes.
Du côté des entreprises, TotalEnergies surveille de près l'évolution du dossier : le groupe français est déjà présent dans le secteur gazier chypriote via le bloc Aphrodite, adjacent aux eaux israéliennes. Une normalisation post-conflit de la région pourrait ouvrir des perspectives de coopération énergétique franco-israélienne inédites.
Chiffres clés et points de repère
- 70 % : part du gaz naturel dans la production électrique israélienne (source : Agence internationale de l'énergie)
- 11 milliards de m³/an : capacité de production du seul gisement de Tamar, couvrant l'essentiel de la consommation domestique
- 20 % : part du pétrole mondial transitant par le détroit d'Ormuz, actuellement sous tension iranienne
- 7 milliards de m³ : volume annuel de gaz exporté par Israël vers l'Égypte et la Jordanie avant la suspension des gisements Leviathan et Karish
- 2009-2010 : années de découverte des gisements Tamar et Leviathan, point de départ de la révolution énergétique israélienne
- 100+ travailleurs présents sur chaque plateforme offshore, justifiant les mesures de sécurité préventives en temps de conflit
Sources et contexte : acteurs et références clés
- Gabriel Mitchell, analyste en sécurité énergétique et chercheur invité au German Marshall Fund : l'une des voix les plus citées sur la géopolitique de l'énergie en Méditerranée orientale.
- Amit Mor, maître de confér
💬 Commentaires